Du délit d’être marocain(e)

Je me rappelle quand j’ai enfin décidé d’habiter seule et que je cherchais du loyer. Pleine d’espoirs et de rêves quant à mon futur cocon, j’ai repéré le quartier sympa où je voulais habiter, à proximité de mon boulot, et j’ai défini ce que je recherchais. Un immeuble de style art-déco, de construction ancienne, un appartement avec une terrasse, une grande hauteur sous-plafond, une chambre spacieuse, et une terrasse. Un dimanche, mon thermomètre motivationnel à bloc, je chaussais mes baskets et partis à la chasse.

Je repère l’immeuble idéal, bien entretenu, de grandes terrasses … Je demande au commerçant voisin, il y a bien un appartement mis en location au 2ème étage. Bingo ! Il m’indique la personne qui est en relation avec le propriétaire. Certaine que c’est mon jour de chance, je vais voir cette personne. C’est un homme :

« Bonjour, je suis intéressée par l’appart du 2ème ? »

Il me toise, me scanne regard, bombe le torse, et me demande «  Mariée ? »

« Non »

« Tu veux y habiter seule ? »

« Oui »

« Tu travaille où ? »

« Dans une société » (à attitude hautaine réponse hautaine)

« Le loyer est de 5500 dirhams »

« Je sais »

« Tu es sûre que ton salaire te permettra de payer le loyer tout en dégageant assez d’argent pour vivre convenablement ? Combien tu gagnes ? »

Je m’énerve. Non mais pour qui se prend-il ce gardien de voitures avec ses questions secs dignes du plus moustachu des flics ? « Donnes moi le numéro de propriétaire ou on l’appelle tout de suite si tu préfères, et si nous nous mettons d’accord, je te donnerai ta commission. Le reste ne te regarde pas. »

« Ecoutes ma sœur, moi je veux juste t’aider. Le propriétaire ne veux pas louer à des marocains. Mais toi tu m’as l’air propre et gentille. Tu pourrais presque passer pour une non-marocaine. Alors je veux juste te rendre service en rassemblant le maximum d’arguments pour essayer de convaincre le propriétaire de te rencontrer »

Etais-je tombée sur un partisan du Front-national ? Un souvenir douloureux d’une expatriation ? La peur de l’étranger ? Non, c’était au quartier de Gauthier, à Casablanca. Un marocain, qui refuse de louer à une marocaine au Maroc !

Autre lieu, autre personne, que nous appellerons Aicha. Après un parcours de 10 ans, un long chemin de travail sur soi, et plusieurs formations au Maroc et à l’étranger (Espagne, France et Turquie), Aicha décide de se lancer à son compte, en tant que thérapeute énergétique. Confiante, elle démarre avec un tarif de 300 dirhams l’heure. Elle s’aperçoit d’emblée que son tarif est trop élevé pour lever les réticences et suspicions de ses clientes. Alors, elle montre ses diplômes et ses références, explique son parcours, sa technique, et surtout baisse le tarif de sa consultation à 200 dirhams l’heure. C’est peu par rapport au travail et l’énergie qu’elle déploie à chaque consultation, mais elle se dit que la priorité est de gagner la confiance de ses clientes, et qu’à long terme, la qualité de son travail paiera.

En même temps, Charlotte commence à fatiguer de sa routine de comptable et de sa Bretagne natale. Elle part en vacances 2 semaines à Nice, histoire d’aérer ses os. Par une après-midi agréable, son voisin de table réussi à lui vendre une formation de Reiki. Au bout de 2 longues journées d’apprentissage, admirant un beau coucher de soleil, elle comprend enfin qu’Aznavour avait tout compris ! Alors, elle décide de pousser plus au sud, là où il y a du soleil 300 jours par an.

Charlotte s’installe donc à Casa, et fixe le tarif de sa consultation à 800 dirhams l’heure. D’emblée, sur une rapide lecture d’enseigne, la confiance de ses clientes lui ai toute acquise. C’est que voyez-vous, « je me fais accompagner par Charlotte » ne sonne pas du tout pareil que « que je fais accompagner par Aicha » !

Autre situation, autre lieu. Un conducteur aperçoit une place libre du côté opposé de la voie. Réactif, il braque le volant, ignore la ligne continue, fais demi-tour, sans signal clignotant, bouche la circulation et gare sa voiture. Satisfait, souriant, il s’exclame « Ah là, j’ai stationné à la marocaine » !

A la marocaine, comprenez bordélique, anarchique, pas sérieux, mépris des lois et des codes de conduite,  mauvais payeur, incompétent, indigne de confiance. A quel moment de notre histoire avons-nous opté pour cette « identité » ? Et surtout, à quel moment avons-nous décidé de nous y complaire et d’en faire une fierté ?

On explique souvent le racisme par la peur et la méconnaissance de l’étranger. Mais qu’est-ce qui explique l’auto-racisme ? Qu’est ce qui explique le racisme du marocain envers le « khal rass », le « 3aribane », le marocain, et donc, envers soi ?

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