« Much loved », ma madeleine des putes !

Qu’est ce qui pouvait extirper une patate de sa tanière, sinon Le Débat des réseaux sociaux du moment, le dernier film de Nabil Ayouch, Much Loved ?

J’avoue que le premier teaser que j’ai vu, la scène de la voiture, m’a tout juste fait sourire. Puis, voyant le tollé provoqué, j’ai revisionné  la scène, à l’affût de cet élément choquant que j’aurais raté. Des filles qui s’expriment en termes vulgaires et crus, ok, mais ce n’est pas comme si, de toute ma sainte vie, je n’avais jamais au grand jamais, entendu des gens s’insulter en ces termes. N’est ce pas le lot quotidien des bagarres et embouteillages de nos rues ? Oui, l’extrait est condensé en termes anatomiques, mais la « condensation » n’est-elle pas le propre du cinéma ?

Je comprends qu’un ressenti diffère selon le référentiel  de chaque être humain. C’est vrai que tout le monde ne peut pas se targuer d’avoir joué gamin à mater les putes du centre-ville casablancais. Moi si ! C’est que feue ma grand-mère habitait Allal Ben Abdallah. Et à cette lointaine époque de chaine télévisuelle unique, où la rue de Lalla rivalisait avec Pigalle, notre film préférait avec les cousins étaient les allées et venues des péripatéticiennes entre le coin de pêche et l’hôtel de passe à l’autre bout de la rue ; quand le client était assez nanti ; sinon la passe se faisait à même la rue, ou dans les escaliers lorsque un étourdi oubliait de fermer la porte de l’immeuble. C’est ainsi que le premier préservatif que j’ai vu dans ma sainte et chaste vie, est une capote usagée et jetée au 2ème étage de l’immeuble de feue ma grand-mère. Je devais avoir dans les 10 ans à l’époque, et je ne savais pas, encore, ce qu’était un préservatif. Je compris que l’objet appartenait aux « actrices » lorsque ma mère m’empoigna fermement la main pour m’éloigner de ce reste du délit en s’écriant « ah 3la had lkhanzates » (ah ces pueuses ! »). Ce n’est que des années plus tard que j’ai pu associer un nom et une fonction à cet étrange ballon longiligne.

Mais indéniablement, notre film d’action préféré était les courses poursuite quand une estafette de flics passait dans le coin. Lorsque ces mémorables scènes se tournaient, nous faisions l’appel général et nous nous amassions tous au balcon, petits et grands cousins, oncles et tantes, pour mater le blockbuster du soir, Les putes qui prennent la poudre d’escampette. Et des fois, en comité restreint, quand nous étions d’humeur taquine et que nous avions assez de munitions à portée de main, de notre place balcon, nous attendions patiemment cet instant où la pute avait une touche avec un client et entamait les négociations, pour balancer des patates dans la gueule du nouveau couple éphémère. Jeu que nous avons été forcés d’arrêter lorsque ma grand-mère a compris la cause de ses périodiques et brusques augmentation de consommation de pommes de terre. Puis la Bodéga a ouvert ses portes dans cette même rue, une estafette a stationné ad vitam aeternam dans la rue, et les putes ont déménagé.

Plus tard, toujours à Casablanca, j’ai étudié pendant une année dans une école supérieure située rue Colbert, perpendiculaire au Boulevard Mohammed V. Encore un haut lieu de la prostitution. Pas celle des cabarets et boites de nuit, pas celle des putes de luxe à la recherche d’un saoudien, mais plutôt celle des prostituées en djellaba. Durant cette année estudiantine, mes camarades et moi avons assisté à bien des duels de slams vulgaires et anatomiques qui se déclenchaient à l’occasion des bagarres entre les putes du coin. Le champ lexical était identique à celui utilisé dans l’extrait de Nabil Ayouch. Durant cette année, à mon insu et sans l’avoir cherché, j’ai entraperçu bien des scènes et des réalités bien poignantes. J’ai compris dessin et image à l’appui, le pourquoi du port de la djellaba. Elles ne portent rien en dessous. Plus rapide, plus pratique et plus discret pour une passe au coin de la rue. J’ai vu des femmes, assises toutes la journée sur un trottoir, leur jeune gamin à côté, proposer leur aide ménagère aux femmes qui passaient, et leur trou aux hommes qui passaient. J’ai vu que dans la vraie vie, certaines imitaient les comportements de certains films glauques; à moins qu’elles n’en aient été les muses ; et urinaient ou déféquaient dans la rue avant de retourner tranquillement à leur occupation, sans avoir à aucun moment avoir eu recours ni à l’eau, ni à aucun PQ. Et dans ce supermarché de la chair et de la misère, il se trouvait des fois quelques mâles insatisfaits qui préféraient plutôt se masturber tout en agitant un billet devant la face d’une étudiante.

Alors, le teaser de Nabil Ayouch ne m’a pas choqué, parce que je sais que c’est du cinéma, que ce n’est pas pour de vrai. Tandis que la dame que j’ai croisé un beau matin en train de chier dans la rue, alors que je me dirigeais tranquillement en cours, c’était pour de vrai. Le môme, qui j’imagine, a déjà eu l’occasion d’assister aux débats tarifés de sa mère, n’était pas un acteur. Il ne jouait aucun rôle. Il ne déroulait aucun script. C’était sa putaine de vie. Le masturbateur public n’était pas non plus une scène que j’ai vue sur écran avec une copine. C’était un pervers qui s’est branlé en agitant un billet de 200 balles, dans la vie réelle, devant ma copine et moi, alors que nous avions 18 ans et que nous fumions une clope dans la cour de récré !

Le choc est un sentiment et une réaction émotionnelle propre au référentiel de chacun. Face au même message, il est certain que nous ne réagirons pas tous avec la même intensité. Les centres d’intérêts et causes qui nous touchent ou qui nous heurtent diffèrent selon les sensibilités et vécu de chacun.  Je comprends donc que certains aient pu être choqués. En revanche, je ne comprends pas qu’on remette en cause la légitimité d’exister de ce film. Et ce que je comprends encore moins, ce sont les arguments utilisés par certains.

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