Histoires de mains baladeuses et d’organe en l’air

Dire que nous, marocaines, sommes exclues de l’espace public est une affligeante évidence. Nous savons toutes que la rue est le royaume du Mâle en rut, et que nous femelles, devons payer un tribut à chaque fois que nous osons la fouler.

Nous le découvrons souvent avec la puberté ; et très vite, pour survivre, nous nous bâtissons toutes une carapace pour faire barrage au harcèlement que nous subissons au quotidien. Les coups de phares et de klaxons, les pssttt et autres obscénités lancés deviennent des cailloux qui nous écorchent mais ne nous atteignent pas, ou peu. Mais toutes, au moins une fois, avons été la cible d’une flèche empoisonnée.

Par une belle soirée d’Août, deux amies et moi égrenons nos souvenirs d’adolescence, sous l’oreille attentive d’un pote.

Il est difficile pour une marocaine de relater son vécu d’ado sans évoquer des histoires d’harcèlement et d’agression sexuels. Des mots vulgaires, nous les avons toutes régulièrement entendues dès que notre poitrine a commencé à se développer. Nous avons toutes subi, au moins une fois, la vue d’un pervers sexuel se masturbant face à nous, en pleine rue. Certains ont fait leur affaire tout en agitant un billet de l’autre main. L’une de nous a reçu le sperme d’un pervers sur son oreille, un samedi après-midi au Maârif.

L’une de nous a eu le malheur, à 16 ans, d’être au goût d’un vendeur de cigarettes au détail qui avait son point de vente près de chez elle. Il lui a d’abord demandé son numéro de téléphone. Elle s’est refugiée derrière l’excuse du grand frère méchant. Il est revenu à la charge en lui demandant son adresse pour demander sa main. Elle n’a pas su comment éviter le non frontal. Il lui a alors crié bien haut et fort « hssen manak katmasso liya b 10 dhs » (mieux que toi me le suces pour 10 dhs).

Une main indésirable nous a toutes agressées nos parties intimes, au moins une fois lors de nos traversées des rues casablancaises. L’une de nous se souvient de son premier voyage scolaire. Fière de se sentir grande et responsable, elle a insisté auprès de son papa pour qu’il la laisse sortir seule prendre le taxi. 05 hommes l’ont encerclé, lui touchant les seins, les fesses et les parties génitales.

Notre ami découvre effaré que ce fléau n’est pas cantonné aux quartiers pauvres et malfamés. Qu’il est généralisé et n’exclut ni les beaux quartiers casablancais, ni le voisinage des très chères écoles des missions étrangères.

L’une de nous a pu une fois réaliser notre fantasme à toutes. Elle a osé gifler son harceleur. Spontanément, notre ami nous interpelle « bah oui voilà, pourquoi vous ne vous défendiez pas ?». Se défendre ?! Que peut faire une gamine de 13 ans face à un pervers cinquantenaire qui se masturbe devant elle? Comment se défendre alors que personne ne t’a préparé à affronter ca ? Personne n’a même jamais pris la peine de te prévenir. Comment se défendre alors que personne ne t’a expliquée que ce n’est pas la faute de ton corps qui se développe ? Comment une ado peut se défendre quand il n’y a aucun dispositif mis en place pour la protéger des pervers sexuels ?

Notre ami nous demande notre vécu d’aujourd’hui. Nous sommes toutes d’accord que la rue nous est moins hostile. Mais nous ne savons pas trop si cela est dû à une amélioration de la société, ou si ce sont nos premières rides qui nous ont sorti du rayon des prédateurs sexuels.  Je m’endors en me demandant si sera identique ou meilleure pour ma fille. L’actualité du lendemain me répondra. Une jeune fille se fait agresser en plein jour dans un bus casablancais. Merde, ma fille subira la même rue que moi !

La vidéo fait le buzz. Je lis tout ce que je trouve en relation avec le sujet. Je sors manifester. Le sujet me touche et me concerne, la très faible mobilisation civile me peine, mais un je ne sais quoi me fait garder le silence sur le blog.

Une saison plus tard, une autre tablée, un autre ami. Marocain et casablancais lui aussi. Le même sujet revient. Et lui aussi ignore que les agressions sexuelles au Maroc n’ont aucune corrélation, ni avec l’environnement, ni avec la longueur du tissu. Sa stupeur me fait voir ma part de responsabilité. Pour me protéger, je me suis retiré de l’espace public. Par pudeur et par gêne, je me suis tu. Mais je ne veux pas que ma fille vive la même chose.

Il est plus que temps que nous arrêtions ce silence. Parlons, témoignons de nos agressions, dénonçons. Faisons savoir haut et fort ce que nous subissons dans la rue marocaine.

A vous !

6 commentaires

  1. Merci patate d’avoir abordé ce sujet. En fait je viens de vivre une petite expérience en ayant enfin la maturité qu’il faut pour réaliser que je ne suis pas du tout fautive. J’ai aussi réalisé, maintenant que je peux en parler sans honte, que les hommes autour de moi, tout comme votre copain, ne savent absolument rien de certains de ces phénomènes. En parler est certainement bénéfique, espérons que c’est un premier pas pour résoudre ces problèmes et rendre notre espace public plus équitable.

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  2. C’est vrai qu’on ne racontait à personne ces gestes mal placés qu’on subissait mais de nos jours ça a changé. On en parle de plus en plus et les victimes de ces agressions sont de plus en plus reconnues. Continuons d’en parler.
    Bravo pour les sincérité de l’article la patate !

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  3. Wow vraiment cet article tombe à pic ! J’en discutais justement cette semaine avec deux copines. On se demandait aussi si c’est la rue qui est moins hostile aujourd’hui ou si c’est parce qu’on a vieilli (en gros qu’on ne correspond plus aux fantasmes des pervers cinquantenaires), ou si c’est les réseaux sociaux qui ont aussi joué un rôle pour les jeunes générations en favorisant les rencontres et donc en réduisant les frustrations…

    En tout cas moi à 29 ans je subis toujours les conséquences du harcèlement de rue que j’ai vécu étant ado… j’ai même souffert de phobie sociale de mes 15 à 20 ans. J’étais tout simplement incapable de marcher seule dans la rue. On me disais que j’exagérais et que de tout manière c’était la norme, qu’il fallait accepter et que ça n’allait pas changer. Aujourd’hui c’est réglé, je me déplace seule sans souci, mais je suis toujours sur mes gardes et mal à l’aise.

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    1. Merci pour ton témoignage (je me permets le tutoiement) dans lequel je me reconnais. C’est un peu notre histoire à nous toutes je crois. Moi aussi on m’a dit que c’était une norme et que c’était à moi de m’y adapter. Je me déplace seule aussi, mais les séquelles de mon adolescence sont toujours là, un malaise dans l’espace public et du mal à me laisser aller. Et je le réalise encore plus dans certains voyages à l’étranger, quand je peux expérimenter la liberté d’être, sans me sentir responsable du désir ou du comportement d’autrui!

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